LES UNIFORMES

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Donc je veux vous parler de quelque chose qui s’est passé en Californie en 1978.

Et avant de commencer, je veux que vous compreniez une chose. Cette histoire, elle a un nom parmi les gens qui étudient les mystères non résolus. On l’appelle le Dyatlov Pass américain. Si vous avez lu l’histoire des neuf randonneurs soviétiques morts dans l’Oural en 1959, vous comprendrez pourquoi on lui donne ce nom. Parce que cette histoire a exactement la même structure. Des gens parfaitement normaux, dans des circonstances parfaitement ordinaires, qui font quelque chose de totalement inexplicable. Et qui meurent.

Sauf que cette fois, c’est pas la Russie. C’est la Californie. C’est 1978. Et les cinq personnes au centre de cette histoire ne sont pas des alpinistes expérimentés. Ce sont cinq amis qui sont partis regarder un match de basket.

Laissez-moi vous raconter ça depuis le début.

Les Garçons

Dans la ville de Yuba City, en Californie, dans la vallée centrale, cinq hommes se sont liés d’amitié autour d’une passion commune pour le basket-ball.

Leurs familles, leurs amis, leurs voisins les appelaient tous de la même façon. Les garçons. Ce n’était pas condescendant, pas vraiment. C’était affectueux. C’était la façon dont les gens de leur entourage les regardaient. Avec une tendresse particulière. Parce que ces cinq hommes étaient des adultes — ils avaient entre vingt-quatre et trente-deux ans — mais ils portaient sur le monde un regard qui avait quelque chose de différent.

Tous les cinq avaient des déficiences intellectuelles légères ou des troubles psychiatriques. Pas des handicaps qui les empêchaient de vivre. Ils habitaient chez leurs parents mais sortaient, avaient leurs habitudes, leurs amis, leurs activités. Ils prenaient le bus. Ils connaissaient leur quartier. Ils vivaient.

Mais leur monde était un peu plus fragile que celui de la plupart des gens. Ils avaient besoin de routine. Ils avaient besoin de repères. Et ils se protégeaient les uns les autres.

Ted Weiher avait trente-deux ans. Le plus âgé. Grand, gentil, patient. Tout le monde le décrivait comme un géant doux. Il aimait saluer les étrangers dans la rue. Il aimait l’ordre et la routine. Le soir, il devait absolument se coucher à une certaine heure — c’était une règle absolue pour lui, une nécessité interne. Sa mère lui avait lavé ses nouvelles chaussures de basket pour le lendemain.

Jack Madruga avait trente ans. C’était lui qui conduisait. Il avait un permis de conduire et possédait sa propre voiture — une Mercury Montego turquoise et blanche de 1969 dont il était extrêmement fier. Il était intérieur, peu bavard, mais considéré comme le plus capable du groupe en matière d’orientation et de logistique. Il était aussi vétéran de l’armée. Il détestait le camping. Il détestait le froid. Sa mère dira plus tard qu’il n’était jamais monté dans les montagnes de sa vie.

Jack Huett avait vingt-quatre ans. Le plus jeune. Inséparable de Ted. Les deux se connaissaient depuis des années et allaient toujours ensemble partout.

Bill Sterling avait vingt-neuf ans. Impliqué dans plusieurs églises du coin. Il lisait des versets de la Bible aux patients des hôpitaux psychiatriques de la région le dimanche matin. Doux, attentionné, quelqu’un en qui les autres avaient confiance.

Et puis il y avait Gary Mathias. Vingt-cinq ans. Et Gary était différent des autres, d’une façon qui va avoir de l’importance pour la suite.

Gary avait servi dans l’armée. Mais son passage dans l’armée s’était terminé avec un diagnostic de schizophrénie et un renvoi pour raisons psychiatriques. Il avait traversé des années difficiles. Des épisodes psychotiques. Des passages aux urgences. Deux arrestations presque survenues pour agression. Mais en 1978, Gary allait bien. Vraiment bien, selon ses médecins, qui le considéraient comme l’un de leurs plus grands succès de traitement. Il prenait ses médicaments régulièrement. Il travaillait dans l’entreprise de jardinage de son beau-père. Il était stable, sociable, de bonne humeur.

Ses médecins avaient dit que s’il restait sous médication, il n’y avait aucune raison que ça ne continue pas.

Ces cinq hommes jouaient ensemble au basket dans le cadre d’un programme de réhabilitation vocative appelé les Gateway Gators. C’est là qu’ils s’étaient rencontrés. C’est comme ça qu’ils étaient devenus amis. Et leur équipe était bonne — assez bonne pour avoir été sélectionnée pour un tournoi des Jeux Olympiques Spéciaux le lendemain, le samedi 25 février 1978. Le premier prix était une semaine de vacances à Los Angeles.

Le vendredi 24 février, leurs uniformes étaient soigneusement pliés sur leurs lits, prêts pour le lendemain matin.

Et ce soir-là, les cinq amis avaient décidé d’aller voir un match.

Le Match

Chico, Californie. Quarante-six miles au nord de Yuba City. Pas loin. Environ une heure de route.

L’équipe de basketball de l’Université de Californie à Davis — l’équipe dont les garçons étaient fans — jouait ce soir-là contre les Wildcats de Chico State. C’était pas la première fois que les garçons faisaient ce trajet. Ils connaissaient la route. Jack Madruga avait déjà conduit ses amis jusqu’à Chico pour des matchs.

Ils sont partis vers dix-huit heures dans la Mercury de Jack.

Ils sont allés au match. Ils ont regardé le jeu. Un journaliste du Chico Enterprise-Record se souvient les avoir remarqués, assis un peu à l’écart des autres spectateurs. Il y avait quelque chose qui les distinguait, dit-il. Pas de façon négative. Juste différent.

Après le match — UC Davis a gagné — les cinq hommes sont retournés à la Mercury et ont conduit quelques rues jusqu’à un magasin appelé Behr’s Market, à trois blocs de l’université. Ils sont arrivés juste avant la fermeture, vers dix heures du soir. La caissière était agacée parce qu’un groupe aussi nombreux entrait alors qu’elle essayait de fermer. Elle s’en est souvenue pour ça.

Ils ont acheté des barres chocolatées, des sodas, des cartons de lait au chocolat. Des provisions pour le trajet du retour.

La caissière les a regardés remonter dans la Mercury et partir vers le sud, en direction de Yuba City.

Le trajet du retour était simple. Tout droit. La route 70 vers le sud jusqu’à Marysville, puis Yuba City. Une heure de route. Peut-être moins.

Il était environ vingt-deux heures.

Ils n’arrivèrent jamais chez eux.

La Nuit

À cinq heures du matin le lendemain, les mères ont commencé à s’appeler entre elles.

Ted n’était pas rentré. Jack n’était pas rentré. Aucun des cinq n’était rentré.

Ted n’avait jamais passé une nuit entière hors de chez lui sans prévenir. Gary était le seul à l’avoir fait quelquefois, et même lui prévenait toujours. Le fait que personne ne soit rentré et que personne n’ait appelé était quelque chose qui n’était jamais arrivé.

La police fut appelée le samedi matin.

Ce jour-là, les garçons étaient censés se retrouver à huit heures du matin devant le grand magasin Montgomery Ward au centre de Marysville, pour prendre le bus avec leur équipe jusqu’à Rocklin pour le tournoi des Jeux Olympiques Spéciaux. Le bus est parti sans eux.

Les recherches commencèrent sur les routes entre Chico et Yuba City. La route 70. La 99. Les routes secondaires. Rien.

Le lundi 27 février, un ranger du Service Forestier National contacta la police. Il avait vu une Mercury Montego abandonnée dans la neige sur une route forestière du Plumas National Forest. Il avait remarqué la voiture le samedi mais n’y avait pas prêté attention — beaucoup de gens montaient dans cette zone pour faire du ski de fond le week-end.

La voiture était à environ cent dix kilomètres de Chico.

Dans la mauvaise direction.

Au lieu de descendre vers le sud en direction de Yuba City, la Mercury avait remonté vers le nord-est. Pas sur une autoroute. Pas sur une route principale. Sur une route forestière isolée appelée Oroville-Quincy Highway, qui s’enfonçait profondément dans la forêt nationale et montait dans les montagnes de la Sierra Nevada.

Le dernier endroit sur terre où l’un quelconque des cinq hommes aurait eu une raison de se trouver.

La Voiture

Les enquêteurs arrivent à la voiture. La Mercury Montego turquoise et blanche de Jack Madruga.

Elle est enfoncée doucement dans un banc de neige sur le côté de la route. Pas un accident violent. Pas de dérapage. Juste arrêtée là, dans la neige, comme si elle s’était posée.

Les portes sont déverrouillées. Une fenêtre est entrouverte. Il reste un quart de réservoir d’essence. Les clés ont disparu.

À l’intérieur : les emballages de ce qu’ils avaient acheté à Behr’s Market. Les programmes du match de basket. Une carte routière de Californie, soigneusement pliée.

Aucun signe de violence. Aucun sang. Rien de renversé, rien de cassé. Rien qui suggère une lutte ou une urgence.

C’est comme si cinq personnes avaient simplement décidé de s’arrêter là et de descendre de voiture.

À cent dix kilomètres de chez eux, sur une route de montagne enneigée, en pleine nuit, à des températures sous zéro.

Sans explication.

Les équipes de recherche sont déployées immédiatement. Chiens, hélicoptères, rangers, bénévoles. Ils sondent la forêt. Les conditions météorologiques sont difficiles — c’est l’une des pires années de neige depuis des décennies dans la région. La neige tombe encore. Elle couvre les traces. Les routes forestières sont bloquées. La recherche doit être suspendue après quelques jours.

Il y a quelque chose d’autre. Un témoin.

Joseph Schons

Joseph Schons est un homme qui conduisait cette même route forestière dans la nuit du vendredi 24 au samedi 25 février, quelques heures après que les garçons ont quitté Chico.

Il remontait vers son chalet de montagne quand sa voiture s’est enfoncée dans la neige et est restée bloquée. En essayant de la dégager, il a eu une crise cardiaque. Il s’est effondré et est resté dans sa voiture, incapable de bouger.

Ce que Joseph Schons dit avoir vu cette nuit-là est la partie la plus étrange de toute cette histoire.

Allongé dans sa voiture, il a entendu des sifflements. Des sons étranges dans le noir. Et dans la lumière des phares d’un autre véhicule venant derrière lui, il a cru voir un groupe de personnes. Des hommes. Et avec eux, ce qui semblait être une femme avec un bébé dans les bras.

Il a crié pour appeler à l’aide.

Les lumières se sont immédiatement éteintes. Les sifflements ont cessé. Le silence est tombé d’un coup.

Quelques heures plus tard, il a vu des faisceaux de lampes torches autour de sa voiture. Il a crié à nouveau pour qu’on l’aide.

Les lumières se sont immédiatement éteintes.

Il est resté dans sa voiture jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour marcher, puis il a descendu la montagne à pied — huit miles — pour chercher de l’aide. En chemin, il a passé devant la Mercury de Madruga sans s’en souvenir particulièrement.

Ce n’est qu’en lisant les nouvelles à propos des disparitions qu’il a compris ce qu’il avait peut-être vu cette nuit-là.

Les enquêteurs prennent son témoignage au sérieux. Il est considéré crédible. Mais plusieurs éléments de ce qu’il décrit posent des questions. Une femme avec un bébé sur une route de montagne en pleine nuit, en hiver ? Et pourquoi ces gens — si c’était les garçons — auraient-ils éteint toutes leurs lumières et fait silence dès qu’il demandait de l’aide ? Un homme faisait une crise cardiaque devant eux. Pourquoi ne pas l’aider ?

Les enquêteurs ne trouvent aucune preuve qu’une femme et un bébé étaient jamais présents sur cette route cette nuit-là.

Mais ils ne trouvent pas non plus d’explication alternative.

Le Deuxième Témoin

Il y a une femme qui tient un magasin à Brownsville, en Californie. Brownsville est à environ cinquante kilomètres à l’ouest de là où la Mercury a été retrouvée. Les garçons y auraient été dans la bonne direction si quelqu’un les avait guidés depuis l’endroit où la voiture a été abandonnée.

Cette femme voit les affiches de personnes disparues avec les photos des garçons.

Et elle contacte la police.

Elle dit qu’elle a reconnu quatre d’entre eux. Qu’ils sont venus dans son magasin le samedi et le dimanche — le 25 et le 26 février, soit un et deux jours après la disparition. Deux d’entre eux — qu’elle identifie comme Huett et Sterling — étaient dans une cabine téléphonique à l’extérieur. Les deux autres sont entrés dans le magasin et ont acheté de la nourriture.

Elle dit qu’elle a immédiatement remarqué qu’ils n’étaient pas de la région. Leurs yeux, leurs expressions. Quelque chose qui n’allait pas.

Le propriétaire du magasin corrobore son récit.

Si ce témoignage est exact, les garçons étaient encore vivants le dimanche 26 février. Un jour complet après la disparition de la voiture. Et ils n’étaient pas à l’endroit où leurs corps seraient finalement retrouvés. Ils étaient ailleurs, dans un camion rouge appartenant à quelqu’un d’inconnu.

Qui les transportait ? Où allaient-ils ? Qui leur avait proposé de les emmener ?

Personne ne sait.

Personne ne saura jamais.

Trois Mois de Silence

Les mois de mars, avril et mai passent.

La neige est trop épaisse dans les hauteurs pour que des recherches approfondies soient possibles. Les équipes font ce qu’elles peuvent. Elles ne trouvent rien.

Les familles attendent. Le père de Ted Weiher, qui avait également un handicap intellectuel, comprenait seulement qu’il ne reverrait peut-être jamais son frère. Il ne comprenait pas pourquoi. La mère de Jack Madruga disait : quelqu’un les a forcés à monter là-haut. Ils n’auraient jamais fait ça tout seuls. Je sais qu’il s’est passé quelque chose.

Le printemps arrive lentement dans les montagnes de la Sierra Nevada.

La neige commence à fondre.

Et le 4 juin 1978, un groupe de motards qui faisaient des randonnées hors-piste dans le Plumas National Forest passèrent près d’une remorque préfabriquée appartenant au Service Forestier. Ces remorques servent de base pour les équipes de lutte contre les incendies en été. En hiver, elles sont vides.

Celle-ci avait une fenêtre cassée.

Par curiosité, les motards sont descendus de leurs motos.

Ils ont ouvert la porte.

L’odeur qui en est sortie les a stoppés net.

Ce Qu’ils Ont Trouvé

À l’intérieur de la remorque, dans un lit, sous huit couches de draps et de couvertures soigneusement empilées, il y avait un corps.

Décomposé, méconnaissable dans un premier temps. Mais les empreintes digitales l’ont identifié rapidement.

Ted Weiher. Trente-deux ans. Le géant doux qui aimait saluer les étrangers dans la rue.

Son état révèle quelque chose d’extraordinaire. Quand il avait quitté la maison le soir du 24 février, il était proprement rasé. Quand on le retrouve, il a une longue barbe. Les médecins légistes estiment qu’il était vivant dans cette remorque pendant environ huit à douze semaines après la disparition.

Ted Weiher a survécu dans cette remorque pendant au moins deux mois après la nuit où la voiture a été abandonnée.

À l’intérieur de la remorque, les enquêteurs trouvent des provisions. Pas beaucoup, mais assez pour survivre quelques semaines. Des rations de survie qui appartiennent au Service Forestier, stockées là pour les équipes en cas d’urgence. Il y avait de la nourriture. Pas en grande quantité, mais de la nourriture.

Ted ne l’a presque pas touchée.

Il y avait des allumettes. Un poêle. Du bois à proximité à l’extérieur.

Ted n’a pas allumé le poêle.

Il s’est couché dans le lit. Il a empilé les couvertures. Il a attendu.

Et il est mort lentement, de faim et de froid, dans une remorque qui contenait ce dont il avait besoin pour vivre.

Pourquoi ? Personne n’a jamais pu répondre à ça.

Cette remorque était à environ vingt miles de là où la Mercury avait été abandonnée. Il avait fallu aux garçons traverser des miles de forêt enneigée pour y arriver. Dans le froid, sans équipement adéquat. C’est une distance que les enquêteurs trouvent difficile à expliquer pour des hommes qui n’avaient pas d’équipement de randonnée et dont certains n’avaient probablement jamais marché en montagne.

Les Autres Corps

Les recherches reprennent dès que la neige le permet. Cette fois, avec une cible précise : la zone autour de la remorque.

Les corps de Jackie Huett, Bill Sterling et Jack Madruga sont retrouvés dans les jours suivants, éparpillés dans la forêt à des distances variables de la remorque.

Ils sont morts d’hypothermie. Probablement dans les premiers jours ou semaines après la disparition, bien avant que Ted meure dans la remorque.

Leurs vêtements sont insuffisants pour les conditions. Certains ont perdu des chaussures. Ils étaient exposés au froid sans protection suffisante.

La façon dont leurs corps sont dispersés suggère qu’ils ont erré séparément dans la forêt à un moment donné. Qu’ils se sont peut-être perdus les uns les autres dans l’obscurité ou la tempête.

Et aucun d’eux n’est revenu à la remorque chercher Ted.

Est-ce qu’ils ne savaient pas où elle était ? Est-ce qu’ils étaient déjà trop atteints par le froid et la désorientation pour retrouver leur chemin ? Est-ce qu’il s’est passé quelque chose entre eux ?

On ne sait pas.

Le cinquième homme — Gary Mathias — n’est jamais retrouvé.

Pas de corps. Pas de trace. Pas de vêtement. Rien.

Gary Mathias, vingt-cinq ans, schizophrène traité et considéré par ses médecins comme un succès thérapeutique, disparaît dans les montagnes de Californie et n’est plus jamais vu.

Les Questions

Voilà ce que les enquêteurs n’ont jamais pu expliquer.

La première question est la plus fondamentale : pourquoi la voiture s’est-elle retrouvée là ?

Jack Madruga connaissait la route entre Chico et Yuba City. Il l’avait faite plusieurs fois. C’est tout droit. Il n’y a aucune raison de prendre un virage vers l’est et de monter dans les montagnes. La route Oroville-Quincy, sur laquelle la Mercury a été retrouvée, ne ressemble pas à la route vers Yuba City. Ce n’est pas le genre d’erreur qu’on fait distraitement.

Quelque chose a dévié la voiture de sa route.

Mais quoi ?

La deuxième question : pourquoi ont-ils abandonné la voiture ?

Il restait un quart de réservoir. La voiture était dans la neige mais pas enfoncée au point de ne pas pouvoir repartir avec un peu d’effort. Ces hommes n’étaient pas en panne. Ils auraient pu rester dans la voiture au chaud. Ils auraient pu dormir là jusqu’au matin et redescendre.

Mais ils sont sortis dans la nuit glaciale et ils ont marché dans la forêt.

Pourquoi ?

La troisième question : pourquoi Ted n’a-t-il pas utilisé les ressources dans la remorque ?

Il y avait de la nourriture. Il y avait de quoi faire du feu. Ted Weiher a survécu dans cet espace pendant deux mois et il est mort alors qu’il avait théoriquement ce qu’il fallait pour vivre. Est-ce que son trouble intellectuel l’a empêché de comprendre comment utiliser les rations et le poêle ? Est-ce qu’il était tellement désorienté qu’il ne réalisait pas vraiment ce qui était devant lui ? Est-ce qu’il attendait que quelqu’un vienne le chercher et était convaincu que cela allait arriver ?

On ne sait pas.

La quatrième question : où est Gary Mathias ?

Pas de corps. Pas de restes. Dans une zone où quatre autres corps ont été retrouvés. Gary Mathias, le seul du groupe avec des antécédents psychiatriques connus, est le seul dont on n’a jamais retrouvé la trace.

Certains pensent qu’il a survécu. Qu’il est descendu seul de la montagne et qu’il s’est enfui, peut-être dans un état dissociatif, peut-être ailleurs dans le pays. Certains pensent qu’il est la clé de tout ce qui s’est passé. Que son comportement sous l’influence de sa maladie — même soigné, même stable — pourrait expliquer des décisions qui semblent incompréhensibles pour des gens dont le jugement fonctionnait normalement.

D’autres pensent qu’il est mort quelque part dans ces forêts et que son corps n’a jamais été trouvé.

Personne ne sait.

Les Théories

Les gens ont proposé des dizaines d’explications pour l’affaire des Cinq de Yuba County.

La plus simple, et peut-être la plus probable en surface, c’est l’accident suivi d’une série de mauvaises décisions. Un mauvais virage dans la nuit, aggravé par la panique peut-être induite par une dégradation de l’état mental de Gary. Une fois dans les montagnes, des hommes peu habitués aux espaces sauvages qui prennent de mauvaises décisions les unes après les autres. Qui abandonnent la voiture pour une raison qui avait du sens dans leur état d’esprit du moment. Qui errent dans le froid et meurent.

Cette théorie est cohérente avec beaucoup d’éléments. Mais elle ne répond pas à tout. Elle n’explique pas complètement le témoignage de Schons et du magasin de Brownsville. Elle n’explique pas pourquoi Ted n’a pas utilisé les ressources disponibles.

Il y a une théorie selon laquelle quelqu’un les a mis en danger délibérément. Les familles y croient pour la plupart. La mère de Jack Madruga a dit explicitement : quelqu’un les a forcés à monter là-haut. Ce n’était pas leur choix. La famille de Ted Weiher a suggéré qu’ils avaient peut-être été témoins de quelque chose dans le parking de l’université après le match. Quelque chose que quelqu’un voulait qu’ils n’aient pas vu. Et que ce quelqu’un les a suivis et forcés à quitter la route.

Il y a aucune preuve directe pour ça. Mais les familles qui connaissaient ces hommes, qui savaient exactement ce dont ils étaient et n’étaient pas capables, sont convaincues que quelqu’un a joué un rôle dans ce qui s’est passé.

Il y a aussi la théorie de Gary. Celle qui dit que Gary Mathias, dont la schizophrénie était contrôlée par des médicaments, a peut-être arrêté ou perdu ses médicaments cette nuit-là ou dans les jours précédents. Que sans médication, il pouvait avoir des épisodes psychotiques sévères — des hallucinations, une paranoïa aiguë, des comportements imprévisibles et dangereux. Que dans un état psychotique, il a pu influencer ou forcer les autres à aller dans les montagnes, à abandonner la voiture, à se disperser. Ses médecins disaient qu’il était l’un de leurs succès. Mais ses dossiers montrent aussi qu’il avait failli être arrêté deux fois pour agression dans les années précédentes, avant que le traitement ne fonctionne vraiment.

Personne n’a vu Gary se comporter de façon étrange ce soir-là. Ni au match, ni dans le magasin. Mais c’est peut-être précisément le problème. Parfois les épisodes s’installent progressivement, dans les heures qui suivent.

Et puis il y a l’absence totale de corps de Gary. Si tout le monde est mort dans cette zone, Gary devrait être là lui aussi. Le fait qu’il n’ait pas été retrouvé veut dire soit qu’il est mort ailleurs, soit qu’il n’est pas mort.

Et si Gary Mathias est parti à pied de ces montagnes, vivant, dans un état mental grave, sans médicaments, sans identity — où est-il allé ? Est-il encore quelque part ? Est-ce qu’il vit sous un autre nom, quelque part en Amérique, sans même être conscient de qui il est ?

Personne ne sait.

Ce Qui Reste

L’affaire des Cinq de Yuba County n’a jamais été officiellement résolue.

Elle reste l’une des affaires de personnes disparues les plus mystérieuses de l’histoire de la Californie. Les investigateurs qui s’y consacrent depuis des années utilisent le mot qui revient toujours pour décrire leur expérience. Bizarre. Tout est bizarre. Chaque élément du dossier, examiné seul, peut trouver une explication partielle. Mais quand on les met tous ensemble, l’ensemble ne tient pas.

Les uniformes des garçons étaient soigneusement pliés sur leurs lits quand leurs mères ont commencé à s’appeler à cinq heures du matin.

Le tournoi des Jeux Olympiques Spéciaux le samedi — ils voulaient gagner. Le premier prix était une semaine à Los Angeles. C’était la chose la plus importante de leur vie à ce moment-là.

Ted avait demandé à sa mère de lui laver ses nouvelles chaussures de basket.

Gary avait demandé à la sienne de ne pas le laisser dormir trop longtemps.

Et le lendemain matin, aucun d’eux n’était là pour mettre ses chaussures propres et monter dans le bus.

La mère de Jack Huett a dit une phrase que les gens qui ont étudié cette affaire répètent souvent. Elle a dit : il y a une réponse quelque part. Il doit y avoir une réponse. Mes garçons ne sont pas juste montés dans ces montagnes pour y mourir.

Il y a peut-être une réponse quelque part. Dans une mémoire. Dans un dossier jamais ouvert. Chez quelqu’un qui sait quelque chose et n’en a jamais parlé.

Gary Mathias n’a jamais été retrouvé.

L’affaire n’est pas formellement close.

Et les uniformes du tournoi, ceux qui étaient soigneusement pliés sur leurs lits ce vendredi soir de 1978, ont attendu des propriétaires qui ne sont jamais revenus les mettre.

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