LES TRACES DANS LA NEIGE

LES TRACES DANS LA NEIGE

LES TRACES DANS LA NEIGE

L’histoire vraie de l’affaire du col Dyatlov

Racontée à la façon de MrBallen

Donc. Il y a une histoire que je veux vous raconter.

C’est une histoire vraie. Une histoire qui s’est passée en 1959 dans les montagnes russes. Et je vous préviens tout de suite : à la fin de ce récit, vous allez avoir une réponse. Mais cette réponse, aussi solide qu’elle soit, ne va pas complètement faire partir le froid que vous allez ressentir en lisant ce qui s’est passé cette nuit-là.

Parce que cette histoire, c’est pas juste une histoire de montagne.

C’est une histoire où neuf êtres humains expérimentés, en pleine nuit, par des températures de moins quarante degrés, ont découpé leur propre tente de l’intérieur.

Et sont sortis pieds nus dans une tempête de neige.

Sans chaussures. Sans manteaux. Sans explication connue.

Et ils sont tous morts.

Laissez-moi vous raconter ça depuis le début.

PREMIÈRE PARTIE — LE GROUPE

Nous sommes en janvier 1959. L’Union soviétique est en pleine Guerre Froide. Khrouchtchev dirige le pays. Et dans la ville de Sverdlovsk — aujourd’hui appelée Iekaterinbourg, dans l’Oural — un groupe de jeunes gens préparent l’expédition de leur vie.

Igor Dyatlov a vingt-trois ans.

Répétez ça avec moi. Vingt-trois ans. L’âge où la plupart des gens font des erreurs de jugement au sujet de leurs sorties du week-end. Igor Dyatlov, lui, organise des expéditions de haute montagne en hiver soviétique.

Il est étudiant en ingénierie radio à l’Institut Polytechnique de l’Oural. Il est aussi l’un des randonneurs les plus capables de sa génération. C’est quelqu’un qui sait ce qu’il fait dans les montagnes. Vraiment.

Il assemble un groupe de neuf personnes pour une expédition hivernale à travers le nord de l’Oural. L’objectif est d’atteindre le sommet d’une montagne appelée Otorten, à environ cinq cents kilomètres au nord de Sverdlovsk. La route est classée catégorie III — la plus haute difficulté reconnue à l’époque en Union soviétique. C’est pas une promenade du dimanche. C’est une expédition sérieuse, pour des gens sérieux.

Voici qui ils sont.

Igor Dyatlov, vingt-trois ans. Le chef. Étudiant en génie radio. Expérimenté, organisé, admiré de son groupe.

Zinaïda Kolmogorova, vingt-deux ans. Étudiante. Connue pour son caractère vif et sa résistance physique exceptionnelle.

Lioudmila Doubinina, vingt ans. La plus jeune du groupe. Étudiante en économie. Elle tient un journal pendant toute l’expédition.

Alexandre Kolevatov, vingt-quatre ans. Étudiant en physique nucléaire. Calme, méthodique.

Roustem Slobodine, vingt-trois ans. Diplômé en génie mécanique. Physiquement très solide.

Iouri Krivonichtchenko, vingt-trois ans. Ingénieur civil. Il vient de travailler sur le site nucléaire de Maïak, quelques années après le désastre de Kychtym de 1957.

Iouri Dorochenko, vingt-et-un ans. Étudiant. Le plus jeune des hommes du groupe.

Nikolaï Thibeaux-Brignolles, vingt-quatre ans. Ingénieur. Son nom révèle une ascendance française — son arrière-grand-père était venu en Russie au dix-neuvième siècle.

Et enfin, Semyon Zolotariov, trente-huit ans. Le plus âgé du groupe, de loin. Instructeur de sport certifié. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale. Décoré. Un homme qui en a vu d’autres.

Il y a aussi un dixième membre. Iouri Ioudine, vingt-deux ans. Mais lui, il va jouer un rôle particulier dans cette histoire. Un rôle que vous comprendrez dans quelques minutes. Et ce rôle, c’est d’être le seul à rentrer chez lui vivant.

Parce qu’au bout du quatrième jour de marche, Ioudine souffre d’une douleur violente au genou et aux articulations. Une crise de rhumatisme, probablement. Il ne peut plus marcher correctement. Il prend la décision difficile de rebrousser chemin et de rentrer.

C’est la dernière fois qu’il voit ses amis.

Le dernier geste qu’ils échangent ensemble, c’est qu’Ioudine donne ses couteaux de géologue à Kolevatov pour qu’il les utilise pendant l’expédition. Ioudine racontera plus tard, jusqu’à sa mort en 2013, que ce moment ne l’a jamais quitté. Que pendant des décennies, il a cherché à comprendre ce qui s’était passé. Que la culpabilité du survivant — pas d’être vivant, mais de ne pas savoir — l’a hanté toute sa vie.

Ça vous donne une idée de la nature de ce qui va se passer.

DEUXIÈME PARTIE — LA MARCHE

Le groupe de neuf part de Vijaï, le dernier village habité vers le nord, le 27 janvier 1959.

Ils marchent sur skis. Ils portent des sacs lourds — tentes, vivres, matériel de camping hivernal. Les températures sont déjà basses. Le vent est présent dès les premières heures.

Mais ils sont dans leur élément. Ces gens ont fait ça toute leur vie.

Les journaux qu’ils tiennent pendant les premiers jours de marche reflètent une ambiance de bonne humeur. Ils plaisantent. Ils s’encouragent. Ils observent le paysage. L’un d’eux écrit que la forêt est belle, que la neige est fraîche, que le groupe est en forme. Ce sont des gens heureux qui font quelque chose qu’ils aiment.

Ils ont même créé un journal de bord fictif qu’ils appellent Le Soir d’Otorten, numéro un. Une publication humoristique qu’ils rédigent en rigolant au campement, avec des titres comme si c’était un vrai journal. L’une des plaisanteries fait référence aux yétis — les hommes des neiges — en disant que d’après les dernières recherches scientifiques, les yétis existent bien et peuvent être rencontrés dans le nord de l’Oural. Ils parlent d’eux-mêmes, bien sûr. Une blague de randonneurs fatigués dans les montagnes.

Ce journal sera retrouvé dans la tente.

Le 31 janvier, ils atteignent une zone de hautes terres. Ils construisent un dépôt de ravitaillement dans une zone boisée à basse altitude — de la nourriture supplémentaire et du matériel dont ils n’auront pas besoin pendant la montée, qu’ils récupéreront au retour.

Le 1er février, ils commencent à traverser le col vers le mont Otorten.

Et c’est là que les choses commencent à dévier.

La météo se détériore rapidement. Un blizzard s’installe. La visibilité chute. Dans ces conditions, dans ces montagnes, il est facile de perdre ses repères. Et c’est ce qui se passe. Le groupe dérive vers l’ouest, en direction du flanc est d’une montagne différente de celle qu’ils visaient.

La montagne s’appelle Kholat Syakhl.

En langue mansi — la langue du peuple autochtone qui habite ces montagnes depuis des siècles — Kholat Syakhl signifie quelque chose de précis.

La Montagne Morte.

Quand le groupe réalise son erreur de navigation, il est trop tard dans la journée pour descendre en forêt et trouver un abri parmi les arbres. Dyatlov prend une décision qui sera analysée pendant des décennies. Au lieu de descendre sur le côté boisé de la montagne, il choisit de planter la tente directement sur le flanc enneigé et exposé. Il veut préserver l’altitude gagnée pour ne pas avoir à la regagner le lendemain.

C’est une décision qui a du sens d’un point de vue alpiniste. On ne perd pas l’altitude qu’on a conquise. On campe sur place et on repart le matin.

Pour installer la tente, ils creusent une plateforme horizontale dans la pente. C’est une technique classique. On entaille la neige pour créer une surface stable, on monte la tente dessus, on dort à l’intérieur. Ils ont fait ça des dizaines de fois.

Ce soir-là, ils mangent à l’intérieur de la tente. Ils retirent leurs chaussures de ski, leurs manteaux lourds, leurs équipements extérieurs. Ils s’installent pour la nuit. Les photos retrouvées sur les appareils du groupe montrent les dernières heures de la journée, la tente en construction, les visages fatigués mais sereins.

La dernière photo de la journée est prise approximativement à dix-sept heures.

Après cette photo, plus rien.

Plus aucune image. Plus aucun journal. Plus aucune trace de ce qui s’est passé à l’intérieur de cette tente.

TROISIÈME PARTIE — LE SILENCE

Le club sportif de l’Institut Polytechnique attendait un télégramme de Dyatlov au plus tard le 12 février. Le groupe devait être rentré à Vijaï d’ici là, et Dyatlov avait promis de leur envoyer un message à son retour.

Le 12 février passe. Pas de télégramme.

Dans un premier temps, personne ne s’alarme vraiment. Les retards sont courants dans ce type d’expédition. Les conditions peuvent forcer un groupe à s’arrêter, à attendre, à adapter son planning. Le responsable du club sportif de l’Institut va même — et c’est documenté — mentir aux familles de certains randonneurs en disant qu’il a reçu un télégramme, que tout va bien, que le groupe a juste pris du retard. Il veut éviter la panique.

Ce n’est que sous la pression des familles, particulièrement celle de Lioudmila Doubinina dont les parents insistent, que des recherches sont finalement organisées.

Le 20 février, une première équipe de recherche composée d’étudiants et d’enseignants de l’Institut part vers les montagnes.

L’armée et la police les rejoignent rapidement. Des avions et des hélicoptères sont mobilisés.

Le 26 février, vingt-cinq jours après que le groupe a planté sa dernière tente, l’équipe de recherche trouve le camp sur le flanc du Kholat Syakhl.

Ce qu’ils voient en arrivant va les hanter jusqu’à la fin de leur vie.

QUATRIÈME PARTIE — CE QUI RESTE

La tente est à moitié enfouie sous la neige.

Elle est endommagée. Très endommagée.

Elle a été découpée de l’intérieur.

Prenez un moment pour absorber ça. Découpée de l’intérieur. Pas déchirée de l’extérieur. Pas arrachée par le vent. Quelqu’un ou plusieurs personnes — à l’intérieur de cette tente — ont pris des couteaux et ont tranché la toile depuis l’intérieur. Des coupures multiples. Des ouvertures larges. Des traces nettes de lames.

À l’intérieur de la tente, les enquêteurs trouvent :

Les chaussures de ski. Toutes. Alignées soigneusement comme si on avait prévu de les remettre le lendemain matin. Des chaussures suffisamment chaudes pour survivre dans la tempête.

Les manteaux épais. Laissés sur place.

La nourriture. Intacte.

Le matériel. Tout là.

Les neuf randonneurs ont quitté la tente en coupant la toile de l’intérieur et en sortant dans la nuit glaciale. Certains pieds nus. D’autres en chaussettes. Un seul avec ses chaussures. Sans la plupart de leurs vêtements chauds.

Dans des températures aux alentours de moins vingt-cinq à moins quarante degrés.

Dans une tempête.

La nuit.

Et voici la chose qui va vous donner froid dans le dos : les empreintes de pas dans la neige.

Les enquêteurs suivent les traces qui descendent depuis la tente vers la forêt à un kilomètre et demi en contrebas. Ces empreintes sont analysées avec soin. Et voici ce que les experts observent : les pas sont réguliers. Ils descendent la pente à un rythme normal. Pas en courant. Pas en se bousculant. Pas les traces erratiques de personnes qui fuient dans la panique totale.

Huit à neuf personnes marchent d’un pas mesuré et délibéré dans la tempête, dans le froid extrême, sans équipement adéquat.

Ce détail-là — le rythme normal des empreintes — est l’un des éléments les plus troublants de toute l’affaire. Parce qu’il suggère que quoi qu’il se soit passé dans cette tente, les randonneurs n’étaient pas en train de fuir dans la terreur aveugle. Ils marchaient. Quelque chose les avait poussés à sortir. Mais ils marchaient.

Après environ cinq cents mètres, la neige a couvert les traces. On perd la piste.

L’équipe de recherche se dirige vers le bois en contrebas.

Ce qu’ils trouvent commence à dessiner le tableau de ce qui s’est passé cette nuit-là.

CINQUIÈME PARTIE — LES CORPS

Premier et deuxième corps. Sous un pin. À la lisière du bois.

Iouri Krivonichtchenko et Iouri Dorochenko.

Ils sont en sous-vêtements. Pieds nus. À la base d’un grand pin, près des restes d’un feu de camp maintenant éteint.

Les branches basses du pin — jusqu’à environ cinq mètres de hauteur — sont cassées. Comme si quelqu’un avait grimpé dans l’arbre. Plusieurs branches ont été brisées, probablement pour alimenter le feu.

Le feu lui-même est un mystère supplémentaire. Ces randonneurs connaissaient les techniques de survie en montagne. Ils savaient allumer des feux. Mais le feu qu’ils ont allumé ce soir-là était trop petit pour maintenir deux personnes en vie par des températures aussi basses. Trop petit et trop mal protégé.

Pourquoi n’ont-ils pas mieux fait ? Ces gens savaient comment faire du feu.

On ne le sait pas.

Troisième corps. À trois cents mètres du pin, vers la tente.

Igor Dyatlov lui-même.

Il est mort sur le flanc, le visage en partie enfoui dans la neige, une main levée comme pour se protéger ou pour se repérer. Sa posture suggère qu’il essayait de remonter vers la tente au moment de sa mort.

Quatrième corps. À six cent trente mètres du pin, vers la tente.

Zinaïda Kolmogorova.

Elle aussi, retrouvée dans une posture qui indique qu’elle remontait vers le campement.

Cinquième corps. À quatre cent quatre-vingts mètres du pin.

Roustem Slobodine.

Mêmes caractéristiques. Remontait vers la tente.

L’autopsie révèle que ces cinq personnes sont mortes d’hypothermie. Leur corps s’est simplement arrêté dans le froid. Ce n’est pas une mort douce — l’hypothermie est une agonie lente — mais c’est une mort sans traumatisme physique majeur.

Pour ces cinq-là.

Pour les quatre autres, c’est une autre histoire.

SIXIÈME PARTIE — LE RAVIN

Les quatre derniers corps mettent plus de deux mois à être retrouvés.

Ce n’est qu’en mai 1959, quand la neige commence à fondre dans le ravin d’un ruisseau en contrebas du bois, que les chercheurs les découvrent. Ils étaient enterrés sous quatre mètres de neige.

Alexandre Kolevatov. Nikolaï Thibeaux-Brignolles. Semyon Zolotariov. Lioudmila Doubinina.

Ces quatre personnes sont mieux habillées que les cinq premières retrouvées. Certains portent des vêtements des autres — apparemment prélevés sur les corps des premiers morts pour avoir plus chaud. Le pied gauche de Doubinina est enveloppé dans un morceau de laine découpé dans le pantalon de Krivonichtchenko, retrouvé près du pin.

Ce détail dit quelque chose d’important : quelqu’un, dans cette nuit glaciale, a eu la présence d’esprit de déshabiller un mort pour habiller un vivant.

Ces quatre personnes n’ont pas fui au hasard. Elles ont construit une sorte d’abri dans le ravin, une fosse dans la neige. Elles essayaient de survivre.

Mais ce ne sont pas les circonstances de leur mort qui vont choquer les enquêteurs.

Ce sont leurs blessures.

Thibeaux-Brignolles : fracture du crâne. Grave, profonde, du type qu’on reçoit dans un accident de voiture ou sous une charge importante. Pas le genre de blessure qu’on se fait en tombant dans la neige.

Zolotariov : plusieurs côtes fracturées du côté droit. Les médecins légistes qui examinent le corps comparent ces blessures à celles causées par un accident de voiture à haute vitesse — une force d’impact extraordinaire, sans dommages aux tissus mous superficiels. Comme si la pression était venue de l’intérieur.

Doubinina : six côtes fracturées des deux côtés. Les mêmes caractéristiques. Une force d’impact massive. Sans blessures aux tissus extérieurs.

Et puis il y a ce qui manque.

Lioudmila Doubinina n’a pas de langue.

Elle n’a pas les yeux non plus.

Thibeaux-Brignolles manque également les yeux.

Les médecins légistes de l’époque attribuent ces absences à une décomposition naturelle accélérée et à l’action des animaux et des insectes pendant les mois passés sous la neige. Cette explication est discutée depuis des décennies. Certains chercheurs l’acceptent. D’autres non.

Ce que tout le monde s’accorde à dire, c’est que les blessures de ces quatre personnes — particulièrement les fractures costales massives sans dommage aux tissus mous — ne correspondent à aucun scénario simple.

SEPTIÈME PARTIE — LA RADIOACTIVITÉ

L’enquête soviétique, menée par le procureur Lev Ivanov, découvre quelque chose d’autre.

Les vêtements de deux des victimes présentent des niveaux anormalement élevés de radioactivité.

Ça, c’est un fait documenté. Les examens physico-techniques des années cinquante le confirment. Et ça, dans le contexte de la Guerre Froide, dans un pays où les essais nucléaires et les accidents nucléaires sont des sujets ultra-sensibles, ça va peser énormément sur la façon dont l’affaire est gérée.

Ivanov remarque aussi — et il l’écrira des années plus tard dans ses mémoires — des signalements de sphères lumineuses oranges dans le ciel nocturne. Plusieurs témoins indépendants, dont un groupe de randonneurs à environ cinquante kilomètres au sud, rapportent avoir vu ces lumières dans le ciel, dans la direction du Kholat Syakhl, pendant la nuit du drame.

Ivanov ne peut pas ignorer ces éléments.

Mais il ne peut pas non plus les explorer librement.

Parce qu’en Union soviétique en 1959, certaines questions ne se posent pas.

L’enquête est officiellement clôturée en mai 1959, trois mois après la découverte de la tente. La conclusion officielle est lapidaire et deviendra l’une des phrases les plus citées de toute l’histoire de ce mystère.

Les neuf randonneurs sont morts à cause d’une force irrésistible inconnue.

C’est tout. C’est la conclusion officielle du gouvernement soviétique.

Une force irrésistible inconnue.

Les dossiers sont classifiés.

L’accès à la région est interdit aux randonneurs pendant trois ans.

Et l’affaire est censée être terminée.

Elle ne l’est pas.

HUITIÈME PARTIE — LES THÉORIES

Pendant plus de soixante ans, des chercheurs, des journalistes, des enquêteurs amateurs et professionnels du monde entier ont essayé de comprendre ce qui s’est passé sur le flanc du Kholat Syakhl dans la nuit du 1er au 2 février 1959.

Voici les théories principales. Je vous les présente toutes. Et ensuite je vous dirai ce que la science a finalement produit de plus solide.

La théorie de l’avalanche. C’est la plus rationnelle en apparence. Une avalanche, ou une coulée de neige, frappe la tente pendant la nuit. Les randonneurs, qui dorment à l’intérieur, sont partiellement ensevelis ou blessés. Dans la panique, ils coupent la tente depuis l’intérieur pour s’échapper. Trop désorientés ou blessés pour récupérer leurs chaussures, ils fuient dans la tempête. La théorie explique les fractures massives de Doubinina et Zolotariov — une plaque de neige tombant à haute vitesse peut provoquer exactement ces types de blessures internes sans marques extérieures.

Le problème historique avec cette théorie : la pente où était plantée la tente n’était pas suffisamment inclinée pour une avalanche classique. Les enquêteurs soviétiques de 1959 ne trouvèrent aucune trace d’avalanche. Les paires de skis plantées à l’extérieur de la tente — qui auraient été emportées par une avalanche — étaient intactes.

La théorie militaire. Des essais d’armes secrètes soviétiques dans la région. Des missiles, des bombes, des tests chimiques. La radioactivité sur les vêtements. Les sphères lumineuses dans le ciel. Le fait que Krivonichtchenko travaillait sur un site nucléaire. Le fait que les dossiers ont été classifiés. Le fait que certaines des blessures ressemblent à des effets de souffle.

Il y a des éléments dans cette théorie qui ne disparaissent pas facilement.

La théorie du missile. En 2023, des chercheurs présentent une théorie spécifique : un missile R-12, lancé depuis une base soviétique, aurait connu une défaillance. Son propergol — de l’acide nitrique — se serait répandu dans l’atmosphère sous forme de nuage. Inhalé, ce nuage provoque des hallucinations, des douleurs intenses, une désorientation totale, des sensations de brûlure. Cela expliquerait la fuite désordonnée, l’absence de vêtements, les sphères lumineuses observées. C’est une théorie sérieuse, appuyée par des archives de lancements de missiles de l’époque.

La théorie des Mansis. Les Mansis sont le peuple autochtone de ces montagnes. Kholat Syakhl est une montagne sacrée pour eux — le nom Montagne Morte dit déjà quelque chose. La théorie suggère une confrontation violente avec des Mansis protégeant leur territoire. Elle est réfutée par l’absence totale d’empreintes autres que celles du groupe et par le fait que les Mansis coopérèrent pleinement avec les enquêteurs.

La théorie du yéti. Je vous la mentionne parce qu’elle a circulé, notamment à cause de la blague dans le journal de bord Soir d’Otorten. Elle n’a aucun fondement sérieux.

La théorie paranoïaque de l’État. Zolotariov, le plus âgé et le plus mystérieux du groupe, aurait été un informateur du KGB infiltré dans l’expédition. Il avait des tatouages étranges dont certains ne furent pas identifiés avant des décennies. Il rejoignit le groupe tardivement et presque au dernier moment, ce qui est inhabituel. Son rôle exact dans l’expédition n’a jamais été entièrement élucidé. La théorie suggère qu’il suivait quelqu’un ou surveillait quelque chose, et que ça a mal tourné.

Il n’y a pas de preuve directe.

Mais il n’y a pas non plus de preuve du contraire.

NEUVIÈME PARTIE — CE QUE LA SCIENCE DIT

En 2021, deux chercheurs — Johan Gaume de l’EPFL de Lausanne et Alexander Puzrin de l’ETH Zurich — publient une étude dans la revue Communications Earth and Environment.

Ils ont développé un modèle informatique de la situation.

Voici ce qu’ils ont trouvé.

Quand les randonneurs ont creusé leur plateforme dans la neige pour installer la tente, ils ont créé une entaille dans la pente. Cette entaille a modifié localement la structure de la couche neigeuse. Pendant la nuit, les vents katabatiques — des vents froids qui descendent des hauteurs dans les montagnes — ont déposé une nouvelle couche de neige dense juste au-dessus de l’entaille.

Progressivement, après plusieurs heures, cette accumulation de neige a atteint un poids critique.

Pas une avalanche spectaculaire. Pas un mur de neige qui dévale la montagne.

Une plaque de neige compacte, quelques centimètres d’épaisseur mais d’une surface importante et d’une masse considérable, qui s’est détachée et a glissé sur la tente.

Ce type de plaque peut provoquer exactement les blessures documentées sur Doubinina et Zolotariov — une force d’impact massive sur la cage thoracique, sans blessures aux tissus superficiels, parce que la pression s’est exercée sur tout le corps simultanément à travers la neige et le tissu de la tente.

Le modèle de Gaume et Puzrin reproduit les fractures. Il correspond aux données météorologiques de la nuit. Il est cohérent avec le fait que les skis plantés devant la tente n’ont pas été emportés.

Les randonneurs se réveillent dans le noir total, sous une pression qui brise des côtes et fracture des crânes. Certains sont immédiatement gravement blessés. La panique est totale. Dans l’obscurité, avec de la neige sur la tente, il est impossible de trouver l’entrée. Quelqu’un attrape un couteau. On coupe la toile de l’intérieur. On sort.

Dehors, c’est la tempête. Moins quarante degrés. Un vent à la force d’un ouragan. Et la forêt est à un kilomètre et demi.

Les chaussures sont restées à l’intérieur. Il n’y a pas le temps de les récupérer. Ou les blessés ne peuvent pas attendre.

Ils descendent. Pas en courant. Marchant. Parce que certains d’entre eux sont grièvement blessés et ne peuvent pas courir.

Ils trouvent le pin. Ils allument un feu. Ils essaient de survivre.

Mais les blessures internes de certains sont fatales.

Les autres meurent d’hypothermie.

La dernière chose que font les quatre qui arrivent jusqu’au ravin, c’est de se creuser un abri dans la neige et de se déshabiller les uns les autres pour se réchauffer mutuellement avec les vêtements des morts.

C’est ça, la réalité de ce qui s’est passé.

DIXIÈME PARTIE — CE QUI RESTE

En 2019, le parquet général de Russie a rouvert officiellement l’enquête.

Après une année d’investigation, sa conclusion rejoint l’hypothèse de l’avalanche — ou plus précisément, d’une plaque de neige — combinée à des conditions météorologiques extrêmes et à une mauvaise visibilité.

Pas un crime. Pas une arme secrète. Pas des extraterrestres.

De la neige. Du vent. Du froid. Et des blessures qui ont rendu la survie impossible.

La radioactivité sur les vêtements ? Les enquêteurs de 2019 l’attribuent à la contamination résiduelle de l’accident nucléaire de Kychtym de 1957, qui avait répandu des isotopes radioactifs sur une vaste zone de l’Oural. Krivonichtchenko, qui travaillait sur un site nucléaire, avait probablement des vêtements déjà légèrement contaminés.

Les sphères lumineuses ? Des débris de missiles soviétiques en réentrée atmosphérique, des phénomènes météorologiques ou lumineux de la haute atmosphère, ou une combinaison des deux.

La langue manquante de Doubinina ? La décomposition naturelle dans l’eau froide du ruisseau pendant deux mois.

Ce sont les explications les plus solides que la science ait pu produire.

Mais voici ce que je vais vous dire.

Ces explications sont probablement correctes.

Et elles n’enlèvent pas entièrement le froid de cette histoire.

Parce que même si vous acceptez chaque élément de l’explication rationnelle, vous vous retrouvez quand même face à quelque chose d’humainement difficile à tenir.

Neuf personnes. Toutes expérimentées. Toutes capables. Toutes préparées pour l’hiver en montagne.

Réveillées dans le noir. Blessées. Sorties dans le froid extrême sans chaussures.

Qui se soutiennent jusqu’au bout.

Qui font un feu.

Qui se couvrent mutuellement avec les vêtements des morts.

Qui essaient de revenir au campement.

Qui creusent un abri dans un ravin.

Qui font tout ce qu’on peut faire dans cette situation.

Et qui meurent quand même.

Tous les neuf.

Le col a été nommé col Dyatlov en mémoire de leur chef.

Il n’a jamais été rebaptisé.

Il y a là-bas, aujourd’hui, un monument. Un rocher qui porte les noms des neuf membres du groupe. Des randonneurs et des curieux du monde entier font encore le voyage pour voir le col, pour marcher sur la pente, pour comprendre.

Ils ne comprennent jamais vraiment.

Personne ne comprend jamais vraiment.

C’est peut-être pour ça que cette histoire ne s’en va pas.

Pas à cause du mystère.

À cause des neuf personnes.

Qui sont mortes en faisant ce qu’elles aimaient.

Dans une montagne dont le nom, dans la langue de ceux qui la connaissaient depuis des siècles, voulait dire une seule chose.

La Montagne Morte.

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